Avec La Conquête d’une autorité, Charlotte Foucher Zarmanian révèle comment les historiennes de l’art ont dû se battre pour exister dans une discipline verrouillée. Une enquête brillante et nécessaire, dans la droite ligne de l’engagement Rebellissime : donner la parole à celles qu’on a trop longtemps fait taire.

Pendant longtemps, l’histoire de l’art française s’est écrite au masculin. Pourtant, depuis le XVIIIᵉ siècle, des femmes ont observé, analysé, théorisé, classé, commenté les œuvres. Elles ont produit du savoir, souvent sans reconnaissance institutionnelle. C’est cette histoire occultée que Charlotte Foucher Zarmanian a restituée dans La Conquête d’une autorité, un ouvrage majeur qui retrace près de deux siècles d’efforts pour exister dans une discipline qui s’est construite en les marginalisant. Selon les données du CNRS, les femmes ne représentaient encore que 28 % des directeurs de recherche en sciences humaines en 2020, un chiffre révélateur de la lente conquête de légitimité. Ce livre montre comment, malgré les obstacles, les historiennes de l’art ont façonné la discipline autant qu’elles ont dû la contourner.

Trois temps pour comprendre une conquête

Le premier temps, celui des percées avant 1900

Il révèle des femmes qui écrivent sur l’art avant même que la discipline ne soit institutionnalisée. Elles publient dans la presse, dans des revues littéraires, parfois sous pseudonyme. On estime qu’entre 1850 et 1900, près de 15 % des articles d’art publiés dans la presse généraliste étaient signés par des femmes, bien que rarement identifiées comme historiennes. Ce moment pionnier, souvent ignoré, constitue pourtant la matrice d’une pensée critique féminine. Il montre comment les femmes ont inventé des formes d’écriture alternatives, un geste fondateur que l’ouvrage analyse avec précision.

Le deuxième temps, celui de la légitimation (1900–1945)

Il correspond à l’entrée progressive des femmes dans les institutions savantes. Mais cette entrée s’est faite par les marges : sujets considérés comme mineurs, périodes délaissées, objets jugés décoratifs. Les archives de l’École du Louvre montrent qu’en 1920, seulement 12 % des mémoires d’étudiants en histoire de l’art étaient rédigés par des femmes, mais qu’elles représentaient déjà 40 % des inscriptions. Ce décalage entre présence et reconnaissance illustre la tension centrale du livre : pour exister, les femmes ont dû accepter des terrains secondaires, tout en les transformant en espaces d’expertise.

Le troisième temps, celui de l’expansion (1945–1970)

Il marque une bascule. Après la Seconde Guerre mondiale, l’accès aux concours, aux musées, aux universités s’élargit. En 1968, les femmes représentent près de 50 % des diplômés en histoire de l’art, un chiffre inédit. Elles investissent les musées, les laboratoires, les revues scientifiques. L’autorité savante devient plus partagée, même si les postes de direction restent largement masculins. Ce moment d’ouverture, analysé par Foucher Zarmanian, montre comment les historiennes de l’art ont consolidé leur place dans la discipline.

Intervenantes : deux chercheuses engagées

Lors de la rencontre du 12 mai, Charlotte Foucher Zarmanian et Raphaëlle Rannou avaient présenté leurs travaux dans le cadre du cycle À livres ouverts. Foucher Zarmanian, directrice de recherche au CNRS, rappelait que son travail interroge depuis quinze ans la place des femmes dans les mondes de l’art, du XVIIIᵉ au XXIᵉ siècle. Elle soulignait que les notions de création, représentation et transmission sont au cœur de son approche, et que l’histoire de l’art doit être relue à l’aune de ces contributions féminines longtemps invisibilisées.

Raphaëlle Rannou, chargée d’études à l’INHA, revenait quant à elle sur ses recherches consacrées aux femmes dans l’archéologie orientale. Ses travaux montrent que, de 1850 aux années 1990, les femmes ont joué un rôle essentiel dans les fouilles, les musées et les réseaux savants, malgré des obstacles institutionnels persistants. Ses analyses croisent historiographie, archéologie, études de genre, et éclairent un pan méconnu de l’histoire scientifique européenne.

Pour aller plus loin : le lieu et les rendez-vous

Le cycle À livres ouverts se tient dans le studiolo Guillaume Guillon Lethière. Au cœur de la galerie Colbert, un espace pensé pour la réflexion et le partage. Inauguré en 2023. Ce lieu rend hommage au peintre guadeloupéen Guillaume Guillon Lethière, figure majeure du néoclassicisme. Le studiolo accueille chaque mois des rencontres autour d’ouvrages récents en histoire de l’art, permettant un dialogue direct entre chercheurs et public. La programmation, coordonnée par Franny Tachon, met en lumière des travaux innovants, souvent engagés, qui renouvellent les approches de la discipline. Pour suivre les prochains rendez-vous : Programme INHA.

Historiennes oubliées

  • Anna Jameson — pionnière du XIXᵉ siècle, autrice de Sacred and Legendary Art (1848), elle fut l’une des premières femmes à proposer une histoire de l’art structurée.
  • Élisabeth de Gramont — critique d’art et mécène, elle a soutenu de nombreux artistes modernes, tout en publiant des analyses novatrices.
  • Geneviève Bresc-Bautier — spécialiste de la sculpture, longtemps sous-estimée malgré une œuvre scientifique majeure.
  • Marie-Anne Dupuy-Vachey — historienne de l’art du XVIIIᵉ siècle, dont les travaux ont été longtemps éclipsés par ses collègues masculins.

Ces femmes ont produit un savoir essentiel, souvent relégué au second plan. Leur redécouverte participe à la réécriture d’une histoire de l’art plus juste.

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Titre : La Conquête d’une autorité – Historiennes de l’art en France
Auteur : Charlotte Foucher Zarmanian 
Editeur : Les Presses du réel