Manifestations lycéennes : ils ne sont pas dans la rue pour rien

Des vitrines brisées, des affrontements, des accusations. Et les revendications des lycéens, on en parle quand ? Derrière les images de casse, une jeunesse demande des professeurs, des conditions d’études dignes et un avenir.
Interroger les violences, c’est aussi regarder celles qui s’installent dans nos institutions et nos vies. Premier volet de notre dossier : écouter cette colère avant de la disqualifier.
On apprend à nos enfants à ne pas taper. À parler. À régler leurs désaccords autrement qu’avec leurs poings. On demande aux parents de garder leur calme, de poser des limites, de sécuriser.
Mes enfants avaient cinq ans quand leurs premiers cours de kung-fu et de Viet Vo Dao leur enseignaient déjà ce principe : la force doit servir la paix.
Alors pardon, mais qu’attend-on de professionnels du maintien de l’ordre ? Et qu’attend-on d’un gouvernement quand la jeunesse lui dit qu’elle veut pouvoir étudier correctement ?
550 000 personnes selon le ministre de l’Intérieur, 800 000 selon les organisateurs ont participé à la mobilisation du 17 octobre. Ces comptages concernent tous les participants : ils ne permettent pas de dénombrer les seuls lycéens et étudiants. [1]
Après plusieurs semaines de mouvement lycéen, cette journée a aussi mobilisé d’anciens gilets jaunes. Elle rencontre une contestation plus large de la vie chère et des conditions d’existence. [2]
Des violences graves ont marqué la journée, avec des commerces pillés et des bâtiments publics attaqués, notamment la mairie de Limoges, incendiée. Dans la nuit, l’exécutif a annoncé 1 200 interpellations et 150 policiers et gendarmes blessés. [2]
Ces faits doivent être établis et leurs auteurs répondre de leurs actes. Mais ils n’annulent ni les droits des manifestants pacifiques ni les questions qui ont conduit à la mobilisation.
Condamner un pillage ne remplace pas un professeur. Une arrestation ne fait pas baisser le prix des courses.
Des boutiques pillées, des mairies attaquées, des bâtiments publics incendiés. Et des commerçants qui découvrent leur travail saccagé. Où était la protection qu’ils étaient en droit d’attendre ? Des interventions et des interpellations ont eu lieu : prétendre que la police n’a rien fait serait faux. Mais cela ne répond pas à la question des lieux restés sans protection suffisante. Le Monde décrit des forces parfois débordées et des pillages qu’elles n’ont pas pu empêcher. Quels moyens, quelles consignes, quelles priorités ? [45]
Un pompier sait qu’il affrontera le feu. Se plaint-il de brulures ? Cela ne lui retire ni le droit d’être protégé ni celui de dénoncer des moyens insuffisants. Pour les policiers, c’est pareil. Ils savent bien que leur métier les confrontent à la violence puisque leur fiche de poste c’est lutter contre ! Alors il est bien gentil leur syndicat d’extrême droite qui feint de découvrir que l’eau sa mouille… Mais constater et se plaindre de la violence ne peut pas tenir lieu de réponse sur la protection des habitants, des commerçants et des manifestants. C’est précisément lorsque la situation devient dangereuse que nous avons besoin de professionnels formés, équipés et correctement commandés.
C’est la faute des jeunes, de leurs parents ! C’est bien beau de vouloir diriger, encore faut-il assumer et ne pas se défausser face aux responsabilités. C’st de la faute de de l’ultragauche, entend on dans les médias et la bouche des politiques. Quelles preuves permettent d’attribuer quels faits à quelles personnes ? Le reportage du Monde décrit des profils plus divers que cette seule étiquette. Quant à l’expression « jeunes de banlieue ». Comment peut-elle servir de verdict ? Depuis quand un lieu de résidence est une preuve de culpabilité ? Lui associer une origine supposée ajoute la stigmatisation raciale et la stigmatisation sociale, au soupçon collectif. Et rappelons-le, le racisme est un délit, interdit et punit par la loi. [45]
Il y a fort à craindre que les images de casse ne finissent par rendre inaudibles les revendications des jeunes. Dresser les commerçants, voir l’opinion publique contre les manifestants, ça ne vous rappelle rien ? Le souvenir des gilets jaunes nourrit cette inquiétude. Mais ce qu’il y a de nouveau, cette fois ce sont ces passants qui relativisent et pointent du doigt une autre violence, structurelle.
Aucun élément n’établit que les autorités auraient délibérément laissé faire pour obtenir ce résultat. Pour autant ne soyons pas dupe d’un potentiel piège politique à quelques mois de la présidentielle. Les commerçants ont droit à la sécurité, les lycéens à des réponses, et tous à une force publique qui les protège.
Dans une story Instagram publiée le 17 octobre, Tiziri Digne a refusé que toute l’attention se fixe sur les seules dégradations. Sa formule a frappé :
« Arrêtez de faire les choqués pour une vitrine de luxe pillée ou un arrêt de bus incendié »

Elle appelle ensuite à regarder les problèmes plus profonds : le manque de moyens et de personnels dans les écoles et les hôpitaux, la protection des enfants, les violences policières, les inégalités et le racisme. Son message ne demande pas d’applaudir les pillages. Il conteste la hiérarchie de nos indignations et refuse que quelques images effacent les raisons de la colère. [47]
Il ne s’agit pas d’opposer la souffrance du commerçant qui retrouve sa boutique détruite à celle du parent dont l’enfant étudie sans professeur, ni à celle du jeune blessé en manifestant. Une société digne protège les personnes, les commerces, l’école, l’hôpital et le droit de revendiquer. Elle ne choisit pas les victimes qui méritent notre attention.
Dans son allocution du 18 octobre, Emmanuel Macron promet de réunir les représentants de la jeunesse et reconnaît la légitimité de leurs inquiétudes. Il demande aussi des explications sur l’anticipation des violences et envisage l’interdiction de certains rassemblements. Mais, à propos de ceux qui appellent à la rue, il enchaîne les mots « aller dans la rue, de manifester, de créer le désordre », puis leur prête ce but : « Abîmer la République et voler le débat ». Il distingue ailleurs explicitement manifestants pacifiques et auteurs de violences. Cette distinction doit justement tenir jusqu’au bout du discours. [46]
Car ce rapprochement entre manifester et désordre inquiète. Il risque de déplacer le débat. Des cours manquants, des équipements défaillants… mais pas de légitimité à descendre dans la rue. Les lycéens n’ont pas à attendre l’élection présidentielle pour demander des conditions d’études dignes. Les recevoir sera une première étape. Quels moyens, quelles décisions, quel calendrier ? Voilà comment sera juger la réponse. on entend bien que les auteurs de pillages devront répondent de leurs actes. En revanche, on entend moins de solutions pour le dossier de l’école.
Elle répond à une violence néolibérale théorisée depuis des décennies. Loin d’être neuve, cette critique s’enracine dans une longue tradition de combat intellectuel. Déjà au XIXe siècle, Karl Marx dénonçait l’exploitation capitaliste protégée par l’État. Max Weber résumera cela plus tard par le « monopole de la violence légitime ». En 1969, le sociologue Johan Galtung pose le mot juste sur ce système. Il parle de la « violence structurelle », celle d’institutions et de lois conçues pour fabriquer délibérément de la misère et des inégalités.
Des théories de Pierre Bourdieu dans les années 1990 aux pavés lancés par les mouvements altermondialistes, l’histoire nous le crie. Le recul de l’État social face à la dictature du marché est une agression permanente. Manifester n’est que la légitime réponse à cette offensive. Mais sans salle de classe ni professeurs, sans accès à la culture, aux transports… Comment le découvriront-elles nos jeunes générations ? Quoi du plus simple ensuite d’appeler cela de la colère qui passera avec ls vacances !
Batman au blocus. Spider-Man devant le lycée. Le Parisien racontait le 2 octobre ces apparitions costumées en Île-de-France. Devant Hélène-Boucher, à Paris, des élèves chantaient et dansaient dans les images diffusées par Euronews le 8 octobre. [38], [39]

Eh oui. Ils sont jeunes. Ils s’amusent aussi. Faudrait-il avoir l’air triste pour demander des professeurs ?
Parmi les pancartes relevées par Le Monde : « Des moyens pas des moignons » et « La police nous prothèse ». On sourit. Puis on réalise ce que disent ces jeux de mots. [40]
Sur l’une de mes photos, une autre formule apparaît : « Liberté d’expression détestée, popularité controversée ». Les mots voyagent, les pancartes répondent. L’humour fait aussi partie d’une mobilisation.





Les revendications scolaires portent notamment sur le manque d’enseignants, les classes surchargées et des bâtiments dégradés. Reuters les documentait encore lors de la mobilisation du 13 octobre. [3] Demander que les cours prévus soient assurés, ce n’est pas réclamer un privilège. C’est demander que l’école de la République remplisse sa mission. Et là qui doit rendre des comptes à qui ? Qui paie quoi ? Où est l’argent ? Notre argent ? On comprend mieux que Marianne en tome de son escale, face contre terre!
Demander des salles où l’on puisse travailler sans subir des températures intenables, c’est parler de conditions d’apprentissage. Pour les bâtiments des lycées, les régions ont leur part de responsabilité.Une réponse sérieuse doit engager les décideurs compétents et leurs financements.Il est temps de défini nos priorités. Nos enfants, leur avenir, leur santé, leur formation pour nous assurer un bel avenir. [4]
Certaines organisations étudiantes réclament en plus des classes moins chargées, une transformation de l’orientation. Leurs positions sur Parcoursup diffèrent. Mais une question demeure : comment promettre un avenir accessible sans examiner les places, les personnels et les moyens nécessaires dans le supérieur ? [5], [6]
Ces demandes méritent mieux qu’une accusation d’ingratitude adressée à ceux qui les portent.

Pour aller plus loin… Vers l’infini et au-delà… on pose les chiffres et les questions qui fâchent
[1] AFP via Boursorama — Derniers développements du 17 octobre, actualisé le 18 octobre 2026 à 2 h 05. Comptages attribués au ministre de l’Intérieur et aux organisateurs ; ils concernent l’ensemble des participants, pas les seuls jeunes.
[2] AFP via Boursorama — Bilan au lendemain de la mobilisation, 18 octobre 2026 à 8 h 34. Bilan provisoire : 1 200 interpellations et 150 policiers et gendarmes blessés selon l’exécutif. Une interpellation n’est pas une condamnation.
[3] Reuters — Mobilisation lycéenne du 13 octobre 2026. Revendications concernant les enseignants, les effectifs des classes et les bâtiments scolaires.
[4] Ministère de l’Éducation nationale — Répartition des compétences. Responsabilités de l’État et des collectivités ; construction et fonctionnement matériel des lycées relevant des régions.
[5] FO SNFOLC — Personnels, lycéens et étudiants, 16 octobre 2026. Source syndicale : ses positions ne représentent pas nécessairement celles de tous les participants.
[6] Euronews — Mobilisation du 13 octobre 2026. Revendications et annonces concernant le mouvement lycéen.
[38] Le Parisien — Batman, Dark Vador, Spider-Man et les blocus lycéens, Candice Doussot, 2 octobre 2026. Apparitions costumées dans les mobilisations en Île-de-France.
[39] Euronews — Images de la mobilisation devant des lycées, 8 octobre 2026. Images de chants et de danses devant le lycée Hélène-Boucher.
[40] Le Monde — Interventions policières et mouvement lycéen, 8 octobre 2026. Source des slogans « Des moyens pas des moignons » et « La police nous prothèse ».
[45] Le Monde — Les forces de l’ordre dépassées le 17 octobre, Arthur Carpentier, 18 octobre 2026. Reportage sur les difficultés opérationnelles, les interventions et la diversité des profils observés. Il n’établit pas une intention des autorités de laisser faire.
[46] Élysée — Allocution du 18 octobre 2026. Transcription officielle des annonces de dialogue et des propos sur les manifestations et le maintien de l’ordre. Leur interprétation politique relève de l’analyse éditoriale.
[47] MSN — Le témoignage de Tiziri Digne après les violences du 17 octobre. Lien vers la reprise journalistique de sa story Instagram. Témoignage également rapporté par Le Parisien, le 18 octobre 2026.
Photos : Virginie Legourd / Rebellissime. Documents réalisés à Paris, boulevard Saint-Michel et près du jardin du Luxembourg, le mardi 13 octobre 2026 à 16 h, selon les indications de l’autrice. Ils ne représentent pas les événements du 17 octobre.
